Par la fenêtre…

Devant un panneau d’où l’on peut lire « Stationnement 15 minutes », un camion noir immobile et son chauffeur semblent faire fi du règlement. Le panneau indique que l’endroit est un « débarcadère réservé » à une « garderie ». Or, ce camion, il ne peut pas, en aucun cas, transporter des enfants en bas âge. C’est de toute évidence un camion conçu pour le travail : deux sièges à l’avant, un espace de chargement à l’arrière. Une benne, à ce que je pourrais dire. Et ce camion, il ne sert à rien. Il ne transporte rien, rien d’autre que son chauffeur. Sa benne est vide. Et propre. Pas la moindre trace de terre, ni même de poussière. Il reste là, moteur éteint, probablement. Je ne saurais dire : je n’entends rien. J’observe ce camion, que les passants semblent ignorer, depuis la fenêtre de ma classe, en attendant que le cours commence.

Devant, de l’autre côté de la rue, il y a un « espace commercial à louer », comme l’indique la pancarte qui remplace l’enseigne habituelle. Voilà un « espace » qui ne sert à rien, qui tient compagnie à un camion vide de l’autre côté. Une affinité imprévue. Un ancien café, comme l’indiquent les vitrines. Il n’y a pas de nom. Juste le mot « café » en lettres blanches sur la vitre. Et aussi les mots « accès Internet gratuit » sur la porte. Je ne vois pas de numéro de l’immeuble, mais l’adresse du lieu s’est sans doute subtilement glissée dans le courriel de la personne à qui s’adresser : « 1254denis@gmail.com ». Le « denis », c’est pour « Saint-Denis », la rue, de toute évidence. Je suis à l’UQÀM, et l’enseigne de l’immeuble d’à côté indique : « Hôtel Le Quartier St-Denis ». Les lumières extérieures sont allumées en plein jour. C’est un jour nuageux, mais on voit bien clair. Juste à côté, un restaurant Pacini « pâtes et grillades à l’italienne ». On voit des gens manger à travers la vitrine. Devant la façade, il y a une terrasse. Une terrasse vide. Il fait sans doute trop frais pour manger dehors.

De ce côté-ci du trottoir, devant le camion noir qui est toujours stationné, quelqu’un a verrouillé une bicyclette. Celle-ci aussi, elle est noire. Elle est cadenassée à un poteau de stationnement recouvert d’une jaquette rouge. Sur la toile, on peut lire que le stationnement est réservé. Réservé pour qui, donc?

Le cours va commencer. Le temps de m’emplir la tête.

À la pause, je retourne à la fenêtre. Une femme noire, qui porte un manteau en cuir noir, s’est accotée sur le muret de la terrasse. Elle parle au téléphone. Le camion noir est parti, mais le vélo est resté docilement stationné. Une autre femme vêtue de noir passe de ce côté-ci de la rue. Puis d’autres gens, habillés en noir et blanc. La femme de ce côté-ci avait une canne blanche, mais semblait pourtant bien voir devant elle. Comment le saurais-je? C’est juste une impression. Tout se passe rapidement. Du coin de l’œil, je crois apercevoir un corbeau qui se déplace sur la rue. En fait, c’est un pigeon, et celui-ci est gris. Il disparait vite de ma vue. Tiens, le vélo noir s’est fait un ami : un vélo bleu est venu s’accoter de l’autre côté du poteau à la jaquette rouge. Je viens juste de le voir. Il est d’un bleu foncé discret.

La dame à la terrasse a disparu. Peut-être s’est-elle envolée, je ne l’ai pas vu partir.

Une voiture rouge passe, rue St-Denis. La première que je remarque. Puis, sur le trottoir, de mon côté de la rue, passent successivement un couple aux cheveux clairs, puis deux femmes, puis une personne que je vois de dos et dont je ne pourrais dire le sexe. Voilà comme un éclair de couleurs vives qui casse le calme et la monotonie. Une femme traverse la rue : jeune, cheveux teints en blond, vêtue d’un chandail noir et d’une jupe couleur d’or. Je la vois de face, puisqu’elle s’avance vers ce côté-ci de la rue. Est-ce que je la reconnais? Je crois l’avoir vue dans mon cours. Elle était peut-être partie manger une bouchée, mais comment le saurais-je? C’était peut-être une fausse impression, voire un préjugé.

Un couple âgé sont sur le pas de l’Hôtel Le Quartier St-Denis, alors que je vois presque tout de suite de jeunes gens vêtus de noir marcher main dans la main de ce côté-ci de la rue. Le doute m’envahit subitement : l’homme et la femme de l’autre côté forment-ils vraiment un couple? Aucun indice pourrait le confirmer, en fait. J’ai peut-être jugé un peu vite. À vrai dire, l’homme, presque chauve, pourrait n’être que le concierge, et sa « femme », qui semble friser la soixantaine, une simple cliente ou même sa patronne. Après tout, ils ne faisaient que discuter ensemble. Ils étaient éloignés l’un de l’autre, en plus. L’homme aux cheveux gris est habillé d’un jean et d’un T-shirt du même bleu, comme s’il s’agissait de son uniforme de travail. Comment ai-je pu être si dupe? Voilà qu’il s’engage d’un côté, et je le vois partir, mais où est passée la femme avec qui il s’entretenait il y a un instant? Le temps d’écrire, je l’ai perdue de vue. Elle n’était pas avec lui.