Pavillon Hubert-Aquin

Je suis assis au coin d’une aire de repos. Appelons-la comme ça. L’aire est disposée ainsi : deux rangées de quatre tables à quatre chaises chacune. Toutes les tables sont occupées. À ma droite, deux jeunes femmes assises en face l’une de l’autre consultent leur téléphone. L’une vient de quitter ses yeux de l’écran. Elle a plongé le menton de son visage fin dans sa main droite. Puis elle retourne consulter son écran. Elle porte une tuque noire, un chandail à rayures noir et blanc. Elle quitte de nouveau son écran des yeux; elle joins les mains comme pour faire une prière, mais elle a les yeux grands ouverts et le menton accoté sur ses doigts entrecroisés. Puis elle retourne de nouveau vers son écran.

Autour de l’autre jeune femme de bouger. Elle a couché sa tête sur la table. « À quelle heure le cours? » demande-t-elle à l’autre. Je n’ai pas entendu la réponse, mais les voilà qui se parlent.

La table derrière elles vient de se libérer. Elle était occupée par un jeune homme tout vêtu de kaki. Un autre jeune homme, tout vêtu de noir, vient s’en emparer. Plus loin encore, à la table suivante, un autre homme; celui-ci a une chemise à rayures. Il consulte son ordinateur portable.

Les deux jeunes femmes d’à côté parlent intensivement. La dernière table à droite, au fond, est occupée par une jeune femme blonde, cheveux attachés, chandail rouge à motifs. « Voyons! » dit l’une des femmes d’à côté.

Tout juste en face de moi, rangée de gauche, une jeune femme rousse, chandail rose saumon, jean bleu. Les deux femmes à ma droite ont quitté sans que je m’en rende compte, que voilà déjà une autre jeune femme qui s’assoit à leur place. Cheveux châtains, frisés, mais longs, jean bleu troué. Chandail gris pâle, presque blanc.

La table du fond à gauche est libre. Sitôt je m’en aperçois qu’un groupe de quatre l’envahissent. La jeune femme de la table d’à côté est venue brancher son ordinateur portable à une prise derrière moi. Un Apple. Celle qui est devant moi a aussi un Apple. Il est branché à ses oreilles par un fil blanc caractéristique. Elle a posé ses pieds sur le calorifère. Je le touche. Il est froid.

La table derrière elle est occupée par deux jeunes hommes, assis côté-à-côte. Je viens de me rendre compte que cette table a six chaises. Ils occupent les siège du côté, à droite, ceux que je n’avais pas vus. Toutes les chaises sont fixées au sol, mais on peut les faire tourner à sa guise. Soudain, l’un des deux change de chaise. Le voilà en face de son ancien siège, de biais avec l’autre jeune homme. Y aurait-il donc huit chaises? Les deux consultent leur téléphone.

Le groupe derrière eux parlent fort et semblent à leur affaire. Je ne comprends pas ce qu’ils disent.

La jeune femme à ma droite s’est ouvert un petit plat transparent. On dirait une salade de couscous, mais les granules blanches sont très grosses. Ce qui est vert, c’est du persil, c’est certain. Son bras gauche cache maintenant le plat. Je ne le vois qu’en partie.

Une femme s’est avancée à la table en face de moi. « Puis-je m’asseoir? » a-t-elle sans doute demandé à l’autre. Celle qui est assise a souri, et l’autre s’assoit, de biais.

C’est à croire que tous les ordis ici sont des Macbook; tous neufs, en plus. Je vois deux « pommes croquées » illuminées au loin, table du fond, côte-à-côte. Celui de l’homme à la chemise rayée pourrait certainement en être un aussi. Et puis, il y a celui de la femme au chandail rouge, derrière lui : son ordinateur pourrait être un Mac, à sa couleur. Le jeune homme qui est assis à droite de la deuxième table devant moi a aussi un Macbook.

J’en compte sept en tout. Sept ordis, sept Macbook. On dirait une prophétie. Mon cou craque. Mes muscles font mal. Je m’arrête.

Coin Ste-Élizabeth et Ste-Catherine

Des graffitis — indéchiffrables gribouillages de peinture noire et grise — s’étalent sans discrimination sur le mur d’un immeuble commercial au coin de la rue. Ils s’étendent, autant sur ses belles briques, bien lisses, que sur deux de ses fenêtres au premier étage; celles-ci sont recouvertes d’une planche de bois pressé, et l’une d’elles est tapissée d’une image de femme pratiquement nue, elle aussi en noir et blanc. D’autres images de ce type, pratiquement identiques, parcourent l’édifice, mais ont été épargnées par les graffiteurs.

L’enseigne de l’immeuble (du moins ce qu’il en reste), qui fait toute sa largeur, est complètement recouverte de ce qui ressemble à de la peinture vert foncé, tirant sur le gris. Les graffitis sont uniquement à l’étage; le premier de deux. Au deuxième, les fenêtres sont simplement recouvertes de planches de bois. En bas, les vitrines sont bien visibles, mais l’intérieur est sombre. À travers la vitre à droite de la porte, des cartons ou d’autres sortes de planches de bois sont accotés contre elle. Des tableaux, peut-être.

Dans le haut de la vitrine de l’immeuble voisin, trois affichettes : des images de nourriture dans une assiette. Sur chacune d’elle se surélève un dessin « d’explosion » en jaune et rouge, où l’on aurait pu placer le prix des plats présentés; pourtant l’intérieur des dessins sont vides. Ici aussi, les fenêtres aux étages sont placardées de planches de bois pressé. Un incendie?

Les fenêtres de l’immeuble qui suit l’autre sont intactes, mais celui-ci est « à vendre », à en lire une pancarte à travers la vitre; celle-ci est placée devant une grande feuille de papier brun collée sur la vitrine. Numéro sur la porte : 212. À bien regarder, derrière un arbre devant la porte du deuxième immeuble, je peux entrevoir aussi un numéro : 210.

Les trois immeubles sont couverts de briques rouges, mais de différents tons. Celles du premier tirent vers le rouge-orange, celles du troisième sont plutôt rouge vin, et celles d’entre les deux semblent être d’un mélange approximatif des deux autres.

Les deux premiers immeubles se distinguent du troisième par leur toiture : celles-ci semble biseauter le deuxième étage, où les fenêtres sont surmontées de leur propre petite toiture. Le troisième immeuble a un toit complètement plat.

Dans le métro

Tout est calme, station Fabre; six minutes avant le prochain train. Je suis assis sur un banc de plastique tiède, le dernier à droite d’une série de trois autres, vides. Je regarde les nouvelles des élections d’hier sur l’écran au-dessus du quai d’en face.

En peu de temps, deux jeunes femmes sont venues s’asseoir à ma gauche, l’une après l’autre, sur les bancs du fond. L’une a les cheveux blonds, l’autre, bruns; toutes deux les portent longs, aux épaules.

Le train d’en face arrive. De son vieux moteur, il écorche mes tympans.

Une autre jeune femme s’installe, debout, à ma droite. Elle porte son manteau, capuchon sur sa tête, sans les manches — comme si elle voulait le faire sécher. C’est un manteau de plein air « The North Face » tout noir.

Mon train arrive.

Je fais quelques pas sur le quai pour atteindre le deuxième wagon à droite. Les portes s’ouvrent; j’entre rapidement. Prochaine station : Jean-Talon. J’ai trouvé un siège pour écrire, mais je suis vite arrivé.

Je sors. Je monte au quai de la ligne orange, direction Côte-vertu.

Me voilà accoté sur le mur, alors que j’entends le train arriver. Un Azur. Je le reconnais par le bourdonnement caractéristique qu’il fait: « zooooom »; il glisse devant moi, au ralenti. Les portes s’ouvrent. Je m’élance dans le train, et m’arrête où deux wagons se joignent. Un vent frais souffle fort sur la feuille où j’écris. Je m’empresse de la saisir de la main gauche et la coincer sur mon bloc-notes. Je suis debout, dos contre le mur cylindrique du boa.

Prochaine station : Rosemont. Je sens l’odeur de la gomme à mâcher de la personne à ma gauche. Une autre jeune femme, vêtue entièrement de noir, tout comme moi. Son visage au teint pêche contraste avec tout le reste. Devant moi, une jeune femme aux traits asiatiques parle anglais avec un jeune homme aux teint légèrement bronzé. Nous sommes déjà à Laurier.

Prochaine station : Mont-Royal. Le vent souffle toujours très fort. Je suis si près de la femme en noir qu’on pourrait croire que je suis avec elle. La jeune femme d’en face porte un manteau rose très pâle et un sac à dos aux couleurs de feuilles d’automne ou de feuilles mortes, comme un camouflage d’armée. À sa main gauche elle tient un parapluie noir compact avec de fines bordures rouges. La voilà qu’elle part, après avoir salué son compagnon de conversation.

Prochaine station : Berri-UQÀM. Le jeune homme s’est avancé. Il porte un manteau vert kaki et un sac à dos au motif quadrillé noir et rouge. Je sors. Un autre vent souffle dans la station, un vent plus frais que celui du train. Me voilà un instant assis, laissant passer la foule; le temps d’écrire ceci, et je repars.

Par la fenêtre (2)

Une camionnette blanche commerciale : « Calfeutrage Goyer ». Deux hommes — non, trois — discutent près de la porte ouverte, côté conducteur. L’un, t-shirt gris, cheveux courts. En face de lui, homme bâti, t-shirt noir. Un troisième, veste verte, kaki; il a des souliers blancs, dégradés vers le gris et bandes orange fluo. Les jambes nues, il porte un bermuda bleu jean. L’homme au t-shirt noir a des jeans noirs (ou d’un bleu très foncé), et des espadrilles noires. L’homme au t-shirt gris vient de monter dans la camionnette, sur le siège. L’homme au t-shirt noir a disparu. Celui qui est assis ferme la porte. L’homme à la veste verte continue de lui parler à travers la fenêtre, vitre baissée.

Le temps est gris clair. Nuages nuancés, gradués. La camionnette part, et l’homme à la veste verte fait quelques pas, puis s’arrête. Il consulte son téléphone, puis repart.

Une ribambelle d’enfants attachés par des cordes (une sorte de laisse les tenant ensemble aux bras, il semble) marchent sur le trottoir; dossards jaunes aux très fines bordures bleues. Ils sont deux groupes d’environ six chacun. Une femme qui accompagne un groupe se penche pour parler à l’un d’eux, et les voilà partis.

Camionnette blanche, style pickup, RAM 1500, stationnée. Le conducteur est-il à bord? Oui. Le voilà qui sort. T-shirt blanc, presque chauve, cheveux grisonnants, grassouillet. Il regarde une pancarte orange sur le trottoir, à proximité, indiquant une interdiction de stationner. Puis sa montre. Il se promène et regarde aux alentours. Le voilà au coin de la rue, sur le trottoir. Il rebrousse chemin. Bermuda noir, mains dans les poches. Souliers gris, sans lacets, il marche par ici, et traverse la rue.

Côte-des-Neiges

Un sifflement strident parcourt la station. Un bourdonnement sourd aussi. Dieu seul ici sait d’où peuvent venir ces bruits. Ligne bleue. Des gens jacassent comme si de rien n’était. Et moi je fais semblant d’être assis contre le mur, fesses frôlant mes talons. Soudain j’entends un train gronder au loin. C’est celui d’en face. La jeune fille que j’accompagne fait les cents pas devant moi, semelles claquant sur le sol de granit.

Tiens… voilà déjà l’autre qui arrive.

Je me relève. Nous entrons rapidement dans le wagon. Nous nous asseyons sans tarder, alors que retentit le timbre de la fermeture des portes. Le train repart. Une odeur de sucré envahit mes narines. Même si elle est agréable, je n’y porte pas plus attention.

Une jeune femme aux souliers brillants comme du titane, ensemble jean bleu pâle, style fin années 1990, sort à la station Université-de-Montréal. Un jeune homme roux, cheveux attachés barbe fournie, s’assoit sur un banc derrière moi, à ma gauche.

« Prochaine station : Edouard-Montpetit » dit une voix pré-enregistrée. Alors que j’écris, mes fesses combattent la dureté du banc de plastique bleu d’un vieux train de métro. Le voilà immobile, mais personne n’a semblé s’ajouter d’où je suis. « Prochaine station : Outremont. »  J’ai mal à une main. Une crampe? Non. Je ne sais trop.

Des flashs de lumières parcourent les fenêtres. De la lumière blanche, il me semble. Mon estomac vide se plaint. Assise à ma droite, la jeune fille a le regard fuyant sur la vitre. Devant elle, une dame en tenue sombre, chandail à motifs de fleurs, pourtant. Elle tient un sac d’épicerie sur roulettes, noir aussi, tout comme ses cheveux courts, reluisants, comme l’ébène.

Un homme âgé, troisième âge, bouche entre-ouverte, cheveux blancs. Il porte aussi son manteau d’un blanc cassé celui-là. Sur son genou droit, une casquette bleu pâle, mélange parfait de deux teintes : son manteau et son jean couleur jean. La dame en tenue sombre s’est levée de son siège. Elle sort à la prochaine, « station Parc », annonce-t-on.

La dame sort; un homme, lunettes noires, s’assoit en face du vieux. Ensemble sport noir et blanc, boite à lunch grise, un peu brillante, comme du métal imprimé. Une montre ronde trop grande à mes yeux. « Prochaine station : Jean-Talon ». À ma gauche, une femme habillée aussi de noir. Pas tout à fait. Son manteau, oui; pas son jean. Et son sac. Le vieil homme, puis cette femme, sans se consulter, quittent le train.

Une foule de gens s’entassent dans le wagon, trop pour y accorder suffisamment d’attention. « Prochaine station : Fabre »; voilà déjà notre destination. Le train remonte d’une certaine hauteur. Des lumières bleues m’éblouissent, et rapidement, le temps de l’écrire, c’est déjà le temps de sortir.

Directement de WordPress

Je m’apprête à expérimenter un nouveau moyen d’écrire. Que dis-je? Je suis en train de le faire en ce moment même.

Ce « nouveau » mode d’entrée est pourtant habituel. J’ai déjà écrit directement dans WordPress des dizaines de fois, non? Qu’est-ce qui ferait de cette fois, une fois si particulière?

Je tente quelque chose de nouveau. Ça pourrait s’appeler de la méta-écriture. Je n’en sais rien. Essayons de CAPTER quelque chose dans cette expérience d’écriture directement sur le blogue.

Non, rien n’est différent. Essayons plus fort. Tout cet espace m’apparait si familier. Qu’est-ce qui pourrait être différent, cette fois? Rien!

Essayons encore plus fort. Tiens, ça vient…

Un clavier. Mes doigts dessus. Des erreurs. Des touches, pourtant. Des lettres. Des phrases. Ma tête pleine de quelque chose de rien. Pas d’idée, et pourtant, j’écris quand même. Qu’est-ce qui se passe dans ma tête? Ça s’affole. C’est la fatigue. Des petites lignes rouges pour m’indiquer les erreurs. Mes bras, fatigués. Mes lunettes sales.

L’environnement. La cuisine. Une table, une chaise. Mes pieds nus entrecroisés. Mes mains lâches sur le bord du portable. Une maison en désordre. Une table pleine de bricoles. Des devoirs non faits. Mon nez qui coule. Ma main qui touche mon nez, qui renifle aussitôt. Mes orteils qui se démangent, qui se frottent, qui claquent des doigts de pieds.

Une épaule, la droite, affaissée. Une légère douleur. C’est la piscine qui m’a causé ça. Je suis allé aujourd’hui, mais après trop longtemps. J’y suis aussi resté un peu trop, et pourtant pas assez; j’ai abusé de mon corps déjà fatigué. Mon cou en compote. Mes os qui craquent. Mes nerfs qui souffrent. Ou peut-être pas.

Mon estomac qui digère. Mon colon qui pousse. (Désolé pour l’image.)

Je regarde à gauche : des produits étalés sur le comptoir. Des aliments, surtout. De quoi grignoter ou casser la croute. Des bananes mûres, juste assez pour en faire du pain délicieux. Des galettes de riz et de maïs. Une collation indienne, à partir de farine de pois chiches et d’épices. Beaucoup d’épices. Des raisins peut-être. Des arachides aussi.

Des noix de cajou, des grains de melon abandonnés depuis longtemps. Un pot de Nutella qui n’est pas végane du tout. Deux boîtes de conserves : des pois chiches à soixante-neufs cents à l’épicerie pas loin. Des pistaches dans un pot; il en reste la moitié. Des jus de fruits couchés, en rangées, deux épaisseurs. Un rouleau de papier essuie-tout, encore neuf ou à peine amorcé. Un grille-pain qui attend la prochaine commande. Une étuveuse à riz prête à tout, si c’est du riz.

Du savon à vaisselle biodégradable. Du savon pour les main en liquide, acheté chez Dollarama. Ce n’était pas mon idée. Un sac à lunch encore plein de contenants vides, et rincés. Un tas de barres d’énergie, une bonne douzaine, flocons d’avoine, raisins secs.

Trois bancs qui reçoivent rarement de la visite, recouverts uniquement de choses à manger ou à dresser la table.

Un plancher de bois flottant qui fait dur.

Sur le mur, devant moi, un tas de dessins, de peintures aquarelles et souvenirs. Un tableau noir vide. Un planificateur en retard. Un calendrier incomplet.

Sur le contrôleur d’humidité qui fonctionne trop peu, un hygromètre plus sûr de lui dans ses chiffres.

Une lampe allumée au fond du salon. Le réfrigérateur qui ronronne, puis s’arrête soudainement. Le lapin qui reste aux aguets. Je n’entends que le bruit des touches du clavier que je martèle, et même le ventilateur de l’ordi a cessé de fonctionner. Je peux m’entendre respirer. Puis un sifflement sourd, un bruit que mes oreilles créent à force d’être usées. Le ventilateur de l’ordi a décidé de s’activer de nouveau. Subtil bruit. Sourdine.

Dehors, au dîner

Un vent frais. Des arbres verts, chatouillés. Du béton armé ou de la pierre, un peu partout dans l’espace. De la végétation qui grouille. Deux étudiantes qui jacassent doucement, face à face, à ma droite.

En face de moi, ma collègue de classe révise. J’approche mes yeux et lis : « Niveaux de compréhension du commerçant », puis je balaie de la main un vilain défaut.

Ah, tiens. Un jeune homme, cheveux aux épaules, étudie avec les deux jeunes femmes d’à côté. J’entends des chiffres : « Un, deux, trois… », « Cinq plus huit… » Ils discutent de stratégies d’apprentissages, je devine. Ils partent déjà. « Pourquoi ne pas s’asseoir là » qu’avait dit l’une d’eux. Ils se sont tassés d’une table (encore plus à ma droite). Ils ont rejoint une autre étudiante. Deux plutôt. Ils sont maintenant cinq. La table à pique nique est pleine. Pleine d’audace.

Ma collègue barbouille son cahier d’un surligneur turquoise. Un autre, jaune fluo, attend son tour.

Le sol est gris. Gris grisaille, et vert de gris. Des herbes futées, pas si mauvaises que cela, se sont frayé un chemin entre les dalles de ciment.

À gauche de notre table, cette fois, deux jeunes hommes consultent leur cellulaire en silence. Derrière ma collègue, quelques arbrisseaux. Puis, une espèce de cabane en pierre, un arbre fier avec ses feuilles tremblantes.

L’un des deux jeunes hommes a parlé. Ce fut très bref. Une surprise, presque.

Je regarde derrière moi et je contemple une géante bâtisse grise. De la pierre, encore. Et des vitres. Et le temps doux. Une pause. Et mes mains qui gémissent. Les deux hommes s’activent enfin et parlent finalement. L’un boit un jus ou autre chose; l’autre est resté accroché sur son téléphone.

Au loin, un homme mûr aux cheveux gris et courts lit un journal. Il porte quelque chose à sa bouche. Il mange. Il porte aussi au bras gauche une montre bleu ciel qui se démarque du lot. Ses vêtements, chandail et pantalon, sont bleus aussi, mais se font plus discrets. Sa chemise, dont je ne vois que le col, est de couleur pêche; elle rejoint le brun beige de son sac, juste à côté de lui. Ses bottes, en semblant de suède, rejoignent assez bien son verre à café jaunâtre. De l’autre côté de la porte d’entrée où se trouve l’homme, un espèce de bac de plastique d’un bleu aussi voyant que sa montre impose sa présence. Bleu fois deux. Ça fait bizarre.

Les deux jeunes hommes d’à côté parlent maintenant librement, sans s’arrêter, écran à l’appui. L’un montre à l’autre quelque chose dans son appareil.

À ma gauche, derrière moi, une femme porte un manteau d’un vert clair rare : on dirait du pastel. Puis un home à la chemise carreautée blanche et rouge vin passe devant elle. Où est il parti? Le temps de l’écrire, je l’ai perdu de vue.

Ma collègue, jeune femme fin vingtaine, porte un coton ouaté gris promotionnel aux écritures blanches : « Céline Dion ». Cheveux plus longs que l’homme du premier groupe, châtains dans son cas, elle est mince. Je la connais peu. Elle a le nez dans son cahier. Soudain, elle me remarque. Elle me demande ce que je fais. Je lui dis que je parle d’elle. Nous rions.

L’air est calme. Les gens travaillent, ici et ailleurs. « Ce-ri-ses » répètent les étudiants d’à côté. Et, au loin, le bruit des machines. Des grues, peut-être. Au son, je dirais des camions, des tracteurs, des hommes réparent la rue Sainte-Catherine ou ses environs. La femme à ma gauche derrière moi lit. Probablement des notes de cours aussi. Des gens marchent, et d’autres rient. Et c’est contagieux, on dirait. Vague de rires à l’improviste, improbable.

 

Par la fenêtre…

Devant un panneau d’où l’on peut lire « Stationnement 15 minutes », un camion noir immobile et son chauffeur semblent faire fi du règlement. Le panneau indique que l’endroit est un « débarcadère réservé » à une « garderie ». Or, ce camion, il ne peut pas, en aucun cas, transporter des enfants en bas âge. C’est de toute évidence un camion conçu pour le travail : deux sièges à l’avant, un espace de chargement à l’arrière. Une benne, à ce que je pourrais dire. Et ce camion, il ne sert à rien. Il ne transporte rien, rien d’autre que son chauffeur. Sa benne est vide. Et propre. Pas la moindre trace de terre, ni même de poussière. Il reste là, moteur éteint, probablement. Je ne saurais dire : je n’entends rien. J’observe ce camion, que les passants semblent ignorer, depuis la fenêtre de ma classe, en attendant que le cours commence.

Devant, de l’autre côté de la rue, il y a un « espace commercial à louer », comme l’indique la pancarte qui remplace l’enseigne habituelle. Voilà un « espace » qui ne sert à rien, qui tient compagnie à un camion vide de l’autre côté. Une affinité imprévue. Un ancien café, comme l’indiquent les vitrines. Il n’y a pas de nom. Juste le mot « café » en lettres blanches sur la vitre. Et aussi les mots « accès Internet gratuit » sur la porte. Je ne vois pas de numéro de l’immeuble, mais l’adresse du lieu s’est sans doute subtilement glissée dans le courriel de la personne à qui s’adresser : « 1254denis@gmail.com ». Le « denis », c’est pour « Saint-Denis », la rue, de toute évidence. Je suis à l’UQÀM, et l’enseigne de l’immeuble d’à côté indique : « Hôtel Le Quartier St-Denis ». Les lumières extérieures sont allumées en plein jour. C’est un jour nuageux, mais on voit bien clair. Juste à côté, un restaurant Pacini « pâtes et grillades à l’italienne ». On voit des gens manger à travers la vitrine. Devant la façade, il y a une terrasse. Une terrasse vide. Il fait sans doute trop frais pour manger dehors.

De ce côté-ci du trottoir, devant le camion noir qui est toujours stationné, quelqu’un a verrouillé une bicyclette. Celle-ci aussi, elle est noire. Elle est cadenassée à un poteau de stationnement recouvert d’une jaquette rouge. Sur la toile, on peut lire que le stationnement est réservé. Réservé pour qui, donc?

Le cours va commencer. Le temps de m’emplir la tête.

À la pause, je retourne à la fenêtre. Une femme noire, qui porte un manteau en cuir noir, s’est accotée sur le muret de la terrasse. Elle parle au téléphone. Le camion noir est parti, mais le vélo est resté docilement stationné. Une autre femme vêtue de noir passe de ce côté-ci de la rue. Puis d’autres gens, habillés en noir et blanc. La femme de ce côté-ci avait une canne blanche, mais semblait pourtant bien voir devant elle. Comment le saurais-je? C’est juste une impression. Tout se passe rapidement. Du coin de l’œil, je crois apercevoir un corbeau qui se déplace sur la rue. En fait, c’est un pigeon, et celui-ci est gris. Il disparait vite de ma vue. Tiens, le vélo noir s’est fait un ami : un vélo bleu est venu s’accoter de l’autre côté du poteau à la jaquette rouge. Je viens juste de le voir. Il est d’un bleu foncé discret.

La dame à la terrasse a disparu. Peut-être s’est-elle envolée, je ne l’ai pas vu partir.

Une voiture rouge passe, rue St-Denis. La première que je remarque. Puis, sur le trottoir, de mon côté de la rue, passent successivement un couple aux cheveux clairs, puis deux femmes, puis une personne que je vois de dos et dont je ne pourrais dire le sexe. Voilà comme un éclair de couleurs vives qui casse le calme et la monotonie. Une femme traverse la rue : jeune, cheveux teints en blond, vêtue d’un chandail noir et d’une jupe couleur d’or. Je la vois de face, puisqu’elle s’avance vers ce côté-ci de la rue. Est-ce que je la reconnais? Je crois l’avoir vue dans mon cours. Elle était peut-être partie manger une bouchée, mais comment le saurais-je? C’était peut-être une fausse impression, voire un préjugé.

Un couple âgé sont sur le pas de l’Hôtel Le Quartier St-Denis, alors que je vois presque tout de suite de jeunes gens vêtus de noir marcher main dans la main de ce côté-ci de la rue. Le doute m’envahit subitement : l’homme et la femme de l’autre côté forment-ils vraiment un couple? Aucun indice pourrait le confirmer, en fait. J’ai peut-être jugé un peu vite. À vrai dire, l’homme, presque chauve, pourrait n’être que le concierge, et sa « femme », qui semble friser la soixantaine, une simple cliente ou même sa patronne. Après tout, ils ne faisaient que discuter ensemble. Ils étaient éloignés l’un de l’autre, en plus. L’homme aux cheveux gris est habillé d’un jean et d’un T-shirt du même bleu, comme s’il s’agissait de son uniforme de travail. Comment ai-je pu être si dupe? Voilà qu’il s’engage d’un côté, et je le vois partir, mais où est passée la femme avec qui il s’entretenait il y a un instant? Le temps d’écrire, je l’ai perdue de vue. Elle n’était pas avec lui.