Un monde bogué

Aussi publié sur : Wattpad

Pour ses huit ans, Martine a reçu une adorable coquerelle. Ses amies, présentes à la fête, ont vu son visage s’éblouir lorsqu’elle l’a aperçue pour la première fois dans son vivarium. Et ses parents n’étaient pas peu fiers d’avoir pu mettre la main sur une authentique Ectobius vittiventris, une véritable « blatte forestière ambrée ». Importée d’Europe, ce cafard d’un reluisant orangé brunâtre – qui fait presque penser à de l’or – fait l’envie de tous les enfants de notre temps.

C’est vrai que tous les enfants du monde, sauf peut-être quelques-uns d’étranges, adorent la compagnie d’invertébrés. Gaspard, pour sa part, a un Lumbricus terrestris, le plus commun des vers de terre. Ce qu’il aime par dessus tout, c’est lui donner des bisous. Sabrina, sa voisine, bichonne son araignée; c’est une Bagheera kiplingi, bien sûr, la seule qui soit végé, car l’ennui avec les autres, c’est qu’elles mangent des insectes… même les plus désirés! Il y a aussi Simon, qui a un scorpion. Ses parents lui ont dit de faire bien attention. Pour éviter les blessures et les sanctions, Simon lorsqu’il sort le promène toujours en laisse, et s’assure que son dard soit bien prisonnier.

Chaque jour, Martine salue sa nouvelle amie de quelques toc toc dans la vitre. Dans le vivarium, on a installé une passerelle en vitre pour que la jeune fille puisse voir le spécimen de tous bords, tous côtés. Elle peut donc admirer ses longues antennes et ses pattes garnies de poils soyeux qu’elle se plaît à taquiner. « Guili-guili, ma belle! » s’émeut-elle fréquemment. Et qu’est-ce qu’elle en a appris des choses à l’école et à la télé sur cet insecte de compagnie! Elle sait exactement quoi lui donner, et quoi faire pour éviter des odeurs désagréables. Au marché, on vend des moulées spécialisées qui sont très « santé »; mais ce qui est bien avec la coquerelle, c’est qu’elle mange à peu près tout. Martine la nourrit surtout de sucre à glacer. Elle aime tellement sa nouvelle copine dorée qu’elle lui confectionne des biscuits à la cannelle, rien que pour elle.

– Elle va vivre longtemps, ma bibitte?

– Quelques mois, peut-être plus, dit sa mère en train de hacher du persil.

– Quelques mois seulement? C’est triste.

– C’est triste, mais c’est la vie. T’inquiète pas, trésor, on t’en achètera une autre! On peut se le permettre…

Puis, un grondement sourd retentit soudainement de l’estomac de la fillette.

– Qu’est-ce qu’on mange, ce soir, maman?

– Ce soir, je fais un rôti de chatons! s’exclame-t-elle, tout sourire.

– Oh, youppi, maman! J’adore le chaton! Miam!

– En plus, précise sa mère en levant l’index, ce sont des chatons de lait. Nourris à la tétine de leur mère. Élevés sans hormones, sans pesticides, sans agents de conservation, et tout le tralala.

– C’est bien pour eux, car moi aussi, j’aime le lait de chatte. Hum!

Alors qu’elle se frotte le ventre, son insolent de frère s’adonne à passer par là.

– Quoi? Encore du chat? Moi, je préfère les hot-dogs. Quand est-ce qu’on mange du chien? Demain?

– On en mange trop souvent, du chien, de répondre sa mère, le couteau en l’air. C’est très gras, c’est mauvais pour la santé.

– Ah ouais? Pourtant, à l’école, on nous a dit que manger du chat, ça donne le cancer. En plus, ça bouche les artères.

– C’est vrai, mon garçon. C’est pourquoi je prends du chaton biologique. De cette façon, on est certain qu’ils ont été bien traités, et qu’on les tue uniquement lorsqu’ils sont à leur poids santé.

– N’importe quoi! répond le fils. Un chat, c’est un chat! Et comment tu peux le savoir?

– Tu sais que certaines personnes ont des chiens de compagnie? lui lance sa sœur en lui enfonçant l’index dans le thorax. Il paraît que c’est très intelligent, un chien.

– N’importe quoi! Le chien, c’est fait pour manger, voyons! gueule-t-il en postillonnant.

– Mais avoue que ça peut être mignon, un petit chiot dans la maison…

– Mignon à croquer, oui!

Au même moment, le père ouvre la porte.

– Ouf! lance-t-il. Vous ne me croirez pas! En revenant, dans l’auto, j’ai croisé une énorme vache!

– Une vache? dit la mère en grimaçant.

– J’espère que tu l’as tuée, lance sa fille, le poing fermé.

– Bien sûr que oui! de répondre le père. Pas de risque à prendre avec ces bêtes-là, de nos jours.

– C’est vrai, ça, dit le garçon. Il paraît que le pet de la vache pollue énormément. Merci papa, pour ton dévouement à l’environnement.

– Oh! Le hamster vivant est en spécial! s’exclame la fille, ayant accroché du regard la circulaire sur la table. On pourrait se faire des brochettes samedi!

– Plus tard, ma fille. Maintenant, vient m’aider à désosser le chaton mignon. Si tu veux apprendre…

– Pendant que j’y pense, dit le père en claquant des doigts, il y a un reportage que je ne veux absolument pas manquer, ce soir : L’ère de l’humain. On tentera d’expliquer comment l’espèce humaine s’est éteinte il y a 66 millions d’années.

– Il paraît qu’il y avait toutes sortes d’humains, dit la fille en élargissant les bras. Des gros, des petits, et de toutes les couleurs! C’est bien qu’on en parle. Qu’on en tire des leçons.

– Certains disent qu’ils étaient féroces et méchants, dit le fils, sourcils froncés. Je n’aurais pas aimé vivre à l’époque des humains. Ça fait peur.

– Certains disent qu’ils étaient bêtes comme leurs pieds, dit la fille. Ils n’étaient pas comme nous. Nous, nous savons faire bien mieux qu’eux.

– Faire mieux… comme quoi? demande son père, sourcillant.

– Comme faire attention à l’écosystème, dit la fille. Protéger les espèces menacées, comme les pigeons, les mouettes et les écureuils gris. D’ailleurs, papa, quand est-ce qu’on va au zoo voir les moufettes?

– Mais il paraît que l’élevage du chat, c’est très polluant, dit-il sans répondre. Comme pour le chien, et pour les œufs de tortue. Ça remplit bien l’estomac, mais ça appauvrit le sol et ça contamine l’eau.

– Il faut bien manger quelque chose, voyons! dit le fils, les yeux au ciel.

– C’est vrai, tranche la mère. Alors, fin de la discussion. Tiens, en passant, avez-vous vu mon nouveau sac à main en peau de poisson?

– Maman! s’écrie la fille en saisissant le sac. J’espère que c’est de l’imitation! Sinon, ouille ouille ouille, pauvre poisson!

– Bien sûr, ma fille. Voyons donc! Tout le monde sait que tuer un poisson, c’est un crime. Du braconnage, dit-on. Je fais des choix éthiques, moi. Avoue que la texture est à s’y méprendre… Vas-y, touche!
Elle remonte ses lunettes et relève la tête.

– C’est vrai que de tuer un poisson, juste pour sa peau, c’est vraiment bête, dit le père.

– Est-ce que ça se mange, du poisson? s’interroge le fils, pinçant les lèvres.

– Voyons, donc! Manger du poisson! Et pourquoi pas des insectes? s’insurge la mère en levant les épaules.

– C’est vrai, ça : il paraît que c’est plein de protéines, les insectes, répond son mari l’air satisfait. Dans certains pays, on en mange, tu sais…

– Papa! T’es cruel! Jamais je mangerais ma coquerelle!

– Mais le chien de compagnie, lui? C’est pas cruel de le manger?

Martine reste figée un instant. Son père l’avait sorti d’où, cet argument?

– Oui, je suppose. Mais… c’est pas pareil, c’est… dans sa nature. Comme c’est notre nature de les manger, je suppose. Ah! Et puis, zut! Je suis toute mêlée.

– Et… savais-tu que dans certains pays, ils mangent des cochons, des poules et même des bœufs…?

– Beurk! fait le fils. Comment ils font pour faire ça? C’est dégueulasse…

– Alors que dans d’autres, le chat est un animal sacré, auquel on ne touche pas. C’est fou, hein?

– Ils sont bizarres, ces « autres »-là… s’indigne la fille. C’est super bon du chat, voyons donc!

– Alors viens m’aider, Martine! Viens tenir les pattes que j’enlève la peau comme il faut…

– J’ai lu un livre intéressant, ajoute le père, en se penchant vers la cadette : La ferme des animaux. C’est une métaphore, sans doute, mais il y a un extrait qui dit ceci : « Tous les animaux ont des droits, mais certains en ont plus que d’autres. » Êtes-vous d’accord avec ça? dit-il en se relevant.

– Des droits? Pour les animaux? Et quoi encore? rigole la mère.

– Nous sommes bien des animaux, nous aussi. Pourquoi ne pas étendre les droits à tout animal qui peut ressentir de la douleur? suggère le paternel en pointant la mère du doigt.

– Ben voyons! souffle le fils.
Sa sœur lève l’index.

– Moi, je suis d’accord pour donner des droits aux invertébrés. Ma coquerelle, je l’aime et je sais qu’elle m’aime.

– Bien sûr, dit la mère. Protégeons-les.

– Ta coquerelle? Tu crois qu’elle a des sentiments? Vraiment? dit l’insolent en se retournant.

– Bien sûr! Quand je lui flatte son dos humide, je le vois bien. Elle aime les caresses, c’est certain.

– N’importe quoi! Comment tu peux le savoir?

– Je le ressens, c’est tout.

– C’est dans ta tête, tout ça.

– On sait que les invertébrés n’ont pas de système nerveux, plaide le père en se penchant vers sa fille. Il ne ressentent sans doute rien. Même pas la douleur.

– Mais comment peut-on le savoir, papa? Ils réagissent quand même quand ils sont en danger, non?

– Et la plante, elle ne réagit pas quand on la coupe?

– J’ai faim, maman. On peut sortir quelque chose du frigo? J’ai faim!

– Patience, ma fille. J’essaie de me concentrer sur ma coupe. Tu peux m’aider?

– Papa! Papa! Quand est-ce qu’on va voir les combats de rats des champs? Quel bon divertissement!

– Minute, fiston. Tu connais le dicton : À bon chat, bon rat.

– Qu’est-ce que tu dis, papa? Qu’un rat, c’est aussi bon qu’un chat? doute la fille.

– Chose sûre, un œuf ça ne vaut pas un bœuf.

– Dégueulasse, papa! Comparer de telles choses me lève le cœur.

– Mais justement, les bœufs, les cochons, les poules, on a beau les détester, s’en horripiler, mais ce sont des animaux, eux aussi. Ne devrait-on pas les respecter?

– T’as un point, là, maman. Mais la vache, elle pollue, insiste le fils. Il faut la tuer, coûte que coûte!

– J’ai l’impression qu’on ne pourra pas trancher la question facilement. Pourquoi ne pas manger en attendant? J’achève de vider le chaton. Martine, tu vas m’aider oui ou non?

– Je suis confuse, maman. Cette discussion me bouleverse. Je crois que je vais partir à la chasse aux chevaux pour me détendre.

– Bonne idée, sœurette! J’ai si hâte d’essayer ma sarbacane à poison.

– T’as ça, toi? s’étonne Martine. Qui t’as donné ça? (Elle se tourne vers le père.) Papa? Pourquoi Stéphane a une sarbacane et pas moi?

– Je l’ai eue dans une boîte de céréales! Hé! Hé! Comme la technologie évolue vite! Il paraît que cette petite merveille les tue raide et bien.

– Qu’il souffre, cet équidé. Il ne mérite même pas une belle mort. Meurt, horrible cheval, meurt!

– Bon, alors allez vous amuser plus loin, les enfants, pendant que je programme mon programme…

– Elle est où, ma sarbacane? Tu l’as vu, maman?

– Ouf! Ça en fait des histoires dans une si petite soirée. J’ai le goût de tout laisser tomber. Les pauvres chatons…

– Mais non, on ne va pas gaspiller, voyons! se fâche le père. (Il se racle la gorge.) Je blaguais!

– Je ne sais plus quoi faire! Qui croire? Quoi manger? Que dire?

– Disons que pour l’instant, c’est bon.

– Non, c’est pas bon! insiste le fils, remontant la tête. C’est du chien qu’il nous faudrait. Du chien, ce serait parfait.

– Le chien, c’est gras! insiste la mère. On pourrait peut-être juste… manger autre chose?

– Bon, je retourne voir ma bibitte en action, faute de mieux.

Les deux enfants quittent finalement la pièce.

– Chéri, tu peux prendre ma place? Je suis étourdie…

– D’accord, d’accord. Mettons que je n’ai rien dit.

– Merci de m’épargner ton discours moralisateur. Allez, fais de ce chaudron ton œuvre d’art.

– Je vais me surpasser, tu vas voir. Tu peux t’occuper du programme, alors?

– Et les enfants? Auront-ils le courage d’avoir faim?

– T’inquiète pas : je vais leur faire une bonne sauce à tes chatons, qui emplira la maison d’odeurs appétissantes. Ils auront vite oublié la discussion.

Le père se met au travail, pendant que la mère passe au salon. Au bout de quelques minutes de pitonnage, elle rejoint son mari à la cuisine. Stéphane ayant trouvé sa sarbacane, les enfants se décident de partir à la chasse au cheval. Au bout de quelques instants, la fillette entre dans la maison avec fracas.

– Maman! Il y a un lion dehors!

– Ah bon? C’est rare, ça.

– Je veux lui donner à manger!

– Non, Martine. Ces animaux-là, il faut les laisser tranquille. Si on les nourrit, ils vont s’accrocher à nous, et ça peut causer des problèmes. Il pourrait même s’en prendre à toi, tu sais.

– On pourrait pas lui donner un chaton? T’en as apporté beaucoup à la maison!

– Voyons, Martine! Un lion qui mange un chat… c’est du cannibalisme! Non, il faut qu’il se débrouille seul, dans la nature. Laissons ces animaux tranquille, répète-t-elle.

– Ah bon? Ah, zut. (Elle soupire.) Bon. Est-ce que je pourrais avoir une massue pour écrapoutir la tête du cheval qu’on vient de tuer?

– Ah oui? Déjà? Wow! Vous êtes bons! Bravo! Oui, oui. Tu peux la prendre. Sers-toi.

– Yé! Tu vas voir, je vais lui donner juste qu’il mérite!

– Go, ma fille. Profite bien de la vie. Elle est si éphémère!

Un jour de détente, sur un divan couvert d’écailles, le père regarde avec beaucoup d’intérêt le reportage sur les humains aux côtés de sa fille. À la toute fin, elle lui demande :

– Papa, d’où on vient, nous autres, les dinosaures?

– Excellente question! La science dit que notre espèce serait née d’une longue évolution à partir des cellules primitives. Mais… tu sais quoi, Martine? J’ai déjà entendu une théorie farfelue. Ô combien farfelue!

– Ah oui? Laquelle? (Elle montre ses dents d’un ivoire reluisant.)

– La légende dit que nous aurions été créés par les humains… en laboratoire! Eh oui! Il y a si longtemps… et que nous serions devenus, avec l’évolution, ce que nous sommes aujourd’hui.

– Par les humains? Meuh! Voyons! (Elle rit.) Ça se peut pas!

– Eh bien… On dit que les humains nous auraient créés à leur image, à partir de modifications génétiques de leur propre ADN, pour la rendre l’espèce plus résistante. C’est fou, comme idée, hein?

– Vraiment. Je pense pas que les humains auraient été capables de faire ça. Ils étaient bien trop stupides.

– Mais comment peut-on le savoir, Martine? Qui sait, si leur univers ne ressemblerait-ils pas au nôtre, à quelques différences près. Peut-être qu’ils utilisaient des mots comme les nôtres, peut-être avaient-ils des habitudes comme les nôtres… Peut-être étaient-ils capables du bon et du mauvais… comme nous! Tu sais, il nous manque beaucoup de bouts à notre propre histoire, même si nous sommes, sans aucun doute, l’espèce la plus évoluée sur Terre.

– En tous cas, ça n’explique pas pourquoi les humains seraient disparus. S’ils étaient si intelligents… pourquoi ils seraient disparus, donc? Ça marche pas, ton histoire!

– Ah! Peut-être que leur savoir les a dépassés. Peut-être qu’ils ont perdu le contrôle… On ne sait pas!

– Hi hi! J’essaie d’imaginer que l’on ait été une créature inventée par une espèce qui est éteinte aujourd’hui… Hum… Non, ça n’a vraiment pas de sens, papa!

Et ainsi, Martine se blottit contre son paternel, lui infligeant quelques coups de griffes affectueux sur son thorax.

Seul

Je suis inquiet. Je suis perdu, et en même temps, à l’occasion, comme plusieurs, je me sens pas mal découragé.

Des idées fusent dans ma tête. Il faut qu’elles sortent. Parce que, j’aimerais donc ça, être capable de faire quelque chose. J’aimerais donc faire quelque chose de plus, quelque chose de mieux, d’énorme. De significatif!

C’est pas mêlant (ou peut-être un peu), au moment d’écrire ceci, je suis déchiré. Je suis déchiré entre mon désir naturel de réussir quelque chose de grand, quelque chose qui me dépasse, quelque chose de beau, et en même temps, il y a cette simple et bonne obligation morale que j’ai : celle d’accomplir – en toute conscience et en toute connaissance de cause – mon bon devoir de citoyen.

J’ai l’impression que tombe sur moi une responsabilité que je n’ai pas méritée. Je fais des efforts, je fais attention, mais même en le faisant, je me sens tellement, si seul au monde! Vous savez, ce sentiment de vous sentir à part, tel un extra-terrestre qui constate que ça ne va pas, mais vraiment pas, ici et maintenant? L’avez-vous, vous aussi, ce sentiment parfois?

Ce qui me frustre, c’est que bien des gens ne se poseront même pas la question. Ils se contenteront de se laisser vivre, de faire carburer leurs émotions au moment présent, de se laisser influencer par la publicité, de se foutre du reste du monde, de chialer un peu, un peu beaucoup, un peu beaucoup sur tout – sur tout et surtout ce qui nuit à leur petit confort d’être humain limité et blasé – et surtout, surtout, de ne pas penser à l’avenir – ah, ça, non! – et éventuellement, doucement, dans l’indifférence crasse, de se laisser mourir.

J’aimerais donc ça, comme plusieurs sans doute, j’aimerais donc ça disposer de toutes les conditions gagnantes pour réaliser mes rêves, mais je sais que la réalité ne le permet pas toujours. Qui ne le souhaite pas? Moi, par exemple, j’aime écrire, c’est vrai. Depuis longtemps. Toutefois, ce n’est manifestement pas, mon expérience le prouve, la seule activité que j’aime, et je me demande vraiment si je pourrais gagner ma vie à faire ça. Est-ce que je le souhaite, vraiment? Ce n’est pas juste une question de talent, dit-on, mais aussi des efforts que je suis prêt à investir. Des sacrifices, aussi. Peut-être. Parce que, on le sait bien, ce sont les efforts qui paient, pas vrai? C’est ce qu’on nous apprend dans notre belle société méritocratique. Mais le pourrais-je vraiment?

Ce qui m’arrive, ces jours-ci, c’est que je m’intéresse surtout au sort du monde. Notre civilisation est en péril, et la majorité du monde semble s’en foutre. C’est chiant, parce que pendant que moi, je m’inquiète du sort du monde, j’ai moins de temps pour réaliser ce que je voudrais réaliser. Mais c’est plus fort que moi. Je me dis : à quoi bon devenir quelqu’un d’important si notre civilisation meurt demain? Qu’est-ce qui devrait nous importer, collectivement? Ne devrions-nous pas avoir encore la possibilité de réaliser nos rêves?

J’aime le monde. Je le trouve beau. Par dessus tout, je ne fais pas du tout partie de ces pessimistes, de ceux qui souhaitent, que dis-je, qui ont presque hâte que l’être humain disparaisse de la surface de cette planète surexploitée, ô combien polluée, remplie d’injustices et d’horreurs, bien souvent juste à cause de nous. Non. Je les aime bien, moi, mes semblables, même si je reconnais que certains agissent bêtement à l’occasion. Et puis je me dis que je ne suis pas mieux, et pas pire que d’autres. J’ai mes défauts. J’ai aussi mes qualités, comme d’autres en ont. Ils en ont plein d’autres.

Je fais des efforts, donc. Je persiste et signe, et j’essaie de voir du sens dans ce que je fais. J’essaie de me dire très fort que mes efforts sont importants, voire essentiels. Bref, que mes efforts comptent. Puis, quand je regarde le monde autour de moi qui se laisse aller, qui se laisse vivre, qui se laisse mourir, je me dis que le monde autour de moi n’est pas comme moi, et qu’il devrait aussi faire plus attention. Qu’ils devraient faire attention à qu’ils achètent, à ce qu’ils jettent, parce qu’ils consomment sans réfléchir. Puis, je me sens coupable de ne pas leur dire, en me disant que c’est bien à eux d’y penser! J’aimerais avoir l’audace de leur dire qu’ils devraient faire attention, mais comme je suis un être humain, comme j’ai besoin d’être aimé, je me tais, car je n’aime pas déranger.

Je suppose que je ne suis pas seul, mais je me sens seul. Vraiment tout seul, et abattu. On est devant un défi énorme, et comment on peut se sentir impuissant devant tout ça! Certains nient leurs responsabilités en rouspettant : « ben, là, on peut-tu vivre? »

Bien sûr, mon vieux, tu pourras vivre, mais combien de temps vont vivre, ceux qui vont suivre?

Pisse plus haut

Il parait que les chiens marquent leur territoire avec leur urine, et que c’est la hauteur de l’urine sur l’endroit où ils la projettent qui démontre la taille du chien, donc sa dominance.

Un chien qui pisse plus haut serait propriétaire du territoire, et les chiens qui n’arrivent pas la hauteur ne pourraient s’y mesurer. Sur ces lieux, ils ne pourraient qu’y passer.

Bref, les chiens ont inventé le Monopoly.

Pourquoi : pour quoi faire?

Un jour, je me suis rendu compte que l’on utilise le mot pourquoi pour renvoyer à au moins deux concepts : la cause et le but. L’aviez-vous remarqué, vous?

En effet, si je demande pourquoi le ciel est bleu, ce n’est sans doute pas pour demander au ciel ce qu’il cherche à faire en se colorant ainsi (pour se mettre beau?), mais bien pour savoir par quel phénomène la couleur du ciel change. Vous êtes d’accord?

Cependant, si on me demande pourquoi j’écris, ce serait bien plus sensé de parler de mes intentions. Il serait bien étrange (quoique possiblement logique) de répondre parce que mon cerveau envoie des signaux dans mon bras qui lui permet de s’activer. L’explication est plus complexe que cela, en fait.

Or, dans le dictionnaire (prenons le Robert, par exemple), on ne mentionne pas ce type de distinction. On renvoie simplement à la raison. Pourquoi telle chose? Voici la raison. Ce que j’en déduis, c’est que la raison, c’est tout ce qui donne sens à une action, un phénomène, peu importe ce que c’est.

Pourtant, les deux cas (cause et but) sont assez facile à reconnaître et à distinguer.

Admettons d’abord que, par exemple, lorsque je fais une action, il y a toujours une raison. Parfois, c’est dans un but que je comprends (je marche pour me garder en forme). Je peux aussi faire quelque chose parce que c’est ce qu’on m’a dit de faire (je marche parce que mon médecin m’a dit de faire de l’exercice), mais il s’agit quand même là d’un but. Parfois c’est parce qu’il y a une explication, une cause (je marche parce que j’ai perdu mon vélo), même quand je le fais sans m’en rendre compte (je respire parce que mon corps en a besoin). Il s’agit là d’un phénomène que l’on ne contrôle pas. Peu importe le phénomène qui se produit, c’est généralement parce qu’il y a une explication.

Il y a donc un pourquoi passif (cause) et un pourquoi actif (but). Bof, peut-être. C’est une théorie. Robert l’ignore, semble t-il.

C’est drôle, hein? Je sens qu’on va rapidement entrer dans la philosophie. Pourquoi existons-nous? = À quoi ça sert, la vie? Ici on parle du fameux sens de la vie, comme un but. Par contre, les questions suivantes sont plutôt d’ordre scientifique. Pourquoi la vie existe t-elle? = Qu’est-ce qui rendu la vie possible? Vous voyez la nuance? Ici on est bel et bien dans la cause, et on parle pourtant de choses très semblables.

Il me semble assez évident qu’une question qui débute par pourquoi peut avoir deux sens.

En passant, Robert m’a suggéré de vous mentionner que la formule c’est la raison pourquoi, qui semble calquée sur l’anglais, est une vieille utilisation française et n’est plus vraiment d’actualité. On devrait dire c’est la raison pour laquelle, ce sont les raisons pour lesquelles, etc. C’était la petite leçon de français du fin de message d’aujourd’hui.

À demain!

Félix